J'ai eu la chance d'effectuer des présentations en vol sur Mirage 5F alors que j'étais à la 13ème Escadre de Chasse.
Je vous livre ici l'article que j'ai rédigé sur le sujet, tel qu'il a été publié dans la gazette de mon aéroclub :


Quelque part en Angleterre, un meeting de la Royal Air Force

METRO MIKE 2

Pour quelques minutes de spectacle...


" Métro Mike, décollage... TOP! "
Mon pouls qui s'était accéléré en attendant cette seconde, comme le moteur d'une voiture que l'on emballe, reprend un rythme plus normal, comme si j'avais passé un rapport supérieur. En position de n°2 je lâche les freins en enclenchant la postcombustion, pleine charge. Pour que le début de la présentation des deux Mirage 5F soit un peu plus spectaculaire, nous avons décidé de décoller en patrouille un peu plus serrée que la normale : le leader, François " Pignol ", au milieu de la demi bande gauche et moi sur l'axe médian de la piste.


Les avions se ruent vers l’avant, 100 kts en moins de 8 secondes


Chargés de seulement la moitié de leur plein de carburant, les deux avions se ruent vers l'avant, 100 noeuds en moins de huit secondes. Une petite tendance à avancer par rapport au leader, je réduis un peu la poussée... 140 kts, l'amortisseur de la roulette de nez de Pignol commence à se détendre : douououcement je commence ma rotation.

On est passé par le travers de la tribune, je peux donc maintenant me laisser reculer un peu pour pouvoir encastrer dès le premier virage. Surtout ne pas réduire... Je me sers simplement de la forme en delta de l'aile du Mirage : je cabre un peu plus que Pignol et, tout naturellement, je recule de un mètre, deux... Le nez du leader monte, monte encore, on est en l'air...

" Le train... TOP!... On est parti... "
Immuablement, ces termes sont répétés après le décollage : un véritable rythme musical qui commande directement mes manoeuvres, plus que l'imitation des mouvements de l'avion qui est maintenant en train de continuer à cabrer et qui s'incline vers 60 ou 70 ° d'inclinaison, à quelques mètres devant moi. Je me laisse glisser sous l'aile droite de Pignol et, comme d'habitude, je ne peux m'empêcher de sourire en regardant ses trappes de train qui n'arrivent pas à contrer les 2 ou 2,5 g du virage : elles restent ouvertes en attendant patiemment le renversement pour...
" Je renveeeeeerse... maintenant! "
Clonk ! Tiens, à une demi seconde près, mes trappes se referment aussi...

En colonne à deux mètres, la manette des gaz n’a pas le temps de rouiller

Renversement = dos au public donc je passe lentement, à 250 kts, exactement sous la tuyère du leader. Avec sa post combustion allumée, celle-ci prend une superbe couleur rouge... Et le bruit des gaz est assourdissant. Je continue mon transit vers la gauche; au sommet du cabré, vers 3500 ft, j'avance un peu. Je suis maintenant en colonne sur la servocommande de l'élevon extérieur.
Si je me suis bien débrouillé, le public au sol m'a toujours cru en colonne exactement derrière Pignol; toute cette petite gymnastique est nécessaire pour contrer la parallaxe qui me ferait " pendre " dans les virages.
" PC coupée... 8000! "
Je coupe ma PC, réduis un peu : pas le temps de regarder le tachy pour afficher plus précisément 8000 tours; de toute façon en colonne à deux mètres, la manette des gaz n'a pas vraiment le temps de rouiller...
Un petit coup d'AF - d’aérofreins -, puis un deuxième, puis un troisième... Je pense tout haut : T'as dû réduire...
" Sorry... 7500 "
Ça m'étonne pas, on est vachement près. Je n'ai qu'une vision partielle du monde extérieur, presque limité pour moi à la masse tonitruante que je dois suivre au mieux dans ses évolutions. Mais là, il est évident que l'on a à peine dépassé le bout de piste alors évidemment on est près du point central, et il va falloir descendre solide. Et sans trop prendre de badin, sinon la présentation sera trop large, donc chiante. Si on est près, ça veut dire que Pignol a parfaitement réussi son décollage et son virage retour : ça se présente plutôt bien...
Enfin, ça se présente bien pour le public, parce que pour moi : présentation serrée = attention la suée. Nous partons donc à la rencontre de la planète pour notre virage dos au public.
" Pleins gaz ! "
Et allez! Je me fais larguer! Presque deux mètres de retard... et le point central arrive... Je gueule : "Des tours!" Ouf! Pignol avait dû voir mon ombre s'écarter de la sienne : c'est fou ce que deux cents tours en moins devant arrange ma sauce derrière...
" Allez souris Jeff, elles n'ont d'yeux que pour toi! "
Toujours le mot pour rire... J'espère que mon coup d'AF pour arrêter mon bond en avant ne s'est pas trop
vu...
" Je dégauchis... Je cabre! "
Et c'est reparti pour un tour, la triche pour paraître en place, les changements de formation, le coup de PC dos au public qui aime le bruit des chasseurs... pour une fois que les riverains en redemandent... Et nous voilà face au public. Pignol dégauchit, je plante un coup d'AF, me laisse reculer d'une trentaine de mètres, monte un peu en m'écartant. Repérer la tribune.... Ouais : là-bas à trois mille mètres, avec les drapeaux. Si je ne prends pas le bon étagement, la manoeuvre est ratée.
" Percussioooooon (je branche la PC)... TOP! "
Waoufff, pleine charge, j'incline vers le leader et je seeeeeerre. Une bonne secousse : mon aile basse croise la turbulence de sillage de François qui fait la même chose que moi, mais de l'autre coté.

Une sensation de brûlure dans les yeux

La sueur s'était sagement accumulée dans les sourcils et elle n'avait pas jugé que les 4 ou 4,5 g tirés lors des évolutions en patrouille serrée soient suffisants pour lâcher prise. Mais là, 7,5g c'est trop. Délicieuse sensation de brûlure dans les yeux, alors que ce serait pas mal si je voyais dehors. Je cligne des yeux comme un forcené (alternativement, pour garder un oeil - c'est le cas de le dire - sur ce qui se passe)... Un regard sur le cap : 075° Okaaaay, je dégauchis.
" Cabrééééé... TOP! "
Après au moins trois secondes pour souffler, c'est reparti. Mais maintenant que nous sommes séparés, mon univers ne se limite plus à la tuyère de François. Et du coup, il va falloir que je m'oriente un peu. La piste est là, donc mon point de repère pour le croisement, la petite route est... là, OK, ça baigne...
PC toujours, sur l'ordre de Pignol je reviens vers la piste, c'est moi qui ai le vent dans le nez donc, c'est moi qui charbonne. Je serre, je serre encore...
" Visuel !!! "
Il me voit, c'est bon... Ben, faudrait peut-être que je le voie aussi... OK, le petit point noir là-bas... J'annonce : " J'ai visuel... 380kts
- repère... TOP! "
M... je suis en retard... Pleine charge PC, je passe la route avec au moins deux secondes de retard : 400 mètres au moins... 320 ft, je suis légèrement au dessus de lui, c'est bon. Là aussi, de l'étagement que je prends dépend la superposition apparente lors du croisement... 500 kts, entrée de piste, ça accélère bien maintenant. 550 kts...
" Croisement... TOP!... "
PC coupée et c'est reparti pour 7 g et des bananes, mais ce coup-là pas pour longtemps : 45 degrés de virage. C'est quel patelin déjà qu'ils ont dit de pas survoler, les rosbifs? Ah, oui, c'est celui qui est à midi... Enfin, dessous maintenant...
" Virage retour! "
Allez, c'est reparti... Un coup de PC pour soutenir le badin... Je vois François en virage là-bas. Il a réduit à 250 kts, et lorsqu'il dégauchira sur l'axe de présentation, il prendra environ 150 kts (pas très manoeuvrante, la bête, avec 40 kts de moins que la vitesse d'approche... ) et attendra patiemment que je revienne avec 400 kts de mieux...
" Dépassement... Top! " Pour une fois que je peux parler... Je cabre, je réduis, les AF : il faut absolument que je tombe le badin vers des choses un peu plus raisonnables...
" Virage retour "
Je reviens vers la piste. Bon, il est où?... Il y a des jours ou l'on maudit le camouflage des avions. Ah, le voilà... Je plonge à l'intérieur de son virage, 350 kts à la pendule, ça se présente pas trop mal.
" J'ai 300 kts, ça augmente doucement...
- J'arrive! "

Un petit coup d’oeil sur le dos : je suis en retard...

Je stabilise à son altitude, et je finis d'arriver : encore 500 mètres à peu près avant la tribune... Un coup d'AF, je suis de front avec lui, à une quinzaine de mètres...
" Tonneau... TOP eeeet TOP! "
Au premier top, j'amène le nez 10° au dessus de
l'horizon, et au deuxième je pars en tonneau. Un petit coup d'oeil sur le dos : tiens, je suis un peu en retard en roulis, un petit peu plus de manche... Et nous revoilà sur le ventre. François a déjà mis pleins gaz, je recule un peu, et mets pleins gaz à mon tour. Je reviens me mettre en colonne, quasiment sous sa tuyère. Allez, encore un 270° à 4g, et ce sera presque fini...

Nous revoilà face au public : " Cabré... Top " Alors là, c'est sportif le rétablissement en colonne : surtout ne pas prendre de retard au départ sinon c'est fichu. Et là-haut, on termine par un demi tonneau pendant lequel je dois me replacer en patrouille serrée classique, à droite aujourd'hui, puisque le dernier virage est à gauche.
Dernier virage quasiment tout réduit, puisque l'on part de 5000ft : je tiens ma place aux aérofreins. La finale, un petit coup d'oeil au badin : 210 kts en diminution. C'est bon, on devrait avoir les 185 kts syndicaux en très courte. Contrairement à la normale, on restera en patrouille serrée aussi pendant l'ouverture du parachute et pendant le freinage...
" Parachute... TOP! "
Je tire franchement sur la poignée en tenant ma place à la différence d'incidence... La brusque décélération habituelle m'indique que mon parachute-frein est bien sorti... On pose la roulette de nez, et je reste en place aux freins. Un coup d'oeil à la tribune en passant : les mains s'agitent. Ça ne devait pas être trop moche, ces 8 minutes de présentation...

 


Copyright © Jean-François Garmy - Août 1996